Raphaël Glucksmann s’excuse.

Il avait parlé de la « danse du ventre » de Ségolène Royal devant Macron.

Il avait dit, à propos de Mélenchon et de Marine Le Pen :

« On leur pisse dessus. »

La polémique cherche immédiatement son tribunal :

Est-ce sexiste ?

Est-ce vulgaire ?

Était-ce privé ?

Fallait-il filmer ?

Fallait-il diffuser ?

Toutes ces questions sont légitimes.

Mais peut-être empêchent-elles de poser la plus intéressante :

Pourquoi ceux qui prétendent élever le débat politique finissent-ils si souvent par en adopter le vocabulaire le plus pauvre ?

Les mots prononcés devant une caméra sont préparés.

Les mots prononcés lorsque l’on croit la caméra éteinte sont parfois plus instructifs.

Non parce qu’ils révéleraient nécessairement une vérité cachée de l’homme.

Nous sommes tous capables, dans une conversation privée, d’employer des mots que nous regretterions publiquement.

Mais le responsable politique n’est jamais tout à fait un homme privé lorsqu’il parle politique devant des militants.

Il y a quelques décennies, les adversaires pouvaient se déchirer sur le socialisme, le communisme, le gaullisme, l’Europe, la République, la lutte des classes.

Aujourd’hui, voilà parfois le débat ramené à quelques mots :

plier l’autre, l’humilier, lui pisser dessus.

La violence politique commence peut-être bien avant le premier coup.

Elle commence lorsque l’adversaire cesse d’être quelqu’un à convaincre pour devenir quelqu’un à écraser.

Et pourtant, le plus inquiétant n’est peut-être même pas la vulgarité.

C’est son extraordinaire banalité.

Nous ne sommes même plus surpris qu’un responsable politique parle ainsi.

Nous discutons seulement pour savoir s’il avait le droit de le faire en privé.

La véritable défaite est peut-être là.

Une démocratie s’abîme aussi par son vocabulaire.

Quand les mots deviennent grossiers, la pensée devient-elle nécessairement grossière ?

Pas toujours.

Mais lorsque les mots servant à désigner l’adversaire ne sont plus que ceux du mépris, il devient difficile de construire ensemble quoi que ce soit après l’élection.

La République suppose une étrange discipline : combattre vigoureusement les idées de l’autre tout en continuant à reconnaître en lui un citoyen.

Nous semblons parfois avoir oublié cette distinction.

Et je pense alors à cette idée très simple :

On reconnaît peut-être moins une civilisation à la façon dont elle traite ses amis qu’à la façon dont elle parle de ses adversaires.