Je ne crois plus tout à fait à ce à quoi j’ai cru.

Cette phrase m’inquiète.

J’ai cru à l’Europe.

J’ai cru que rapprocher les peuples éloignerait les guerres.

Je le crois encore.

Mais je ne sais plus très bien où se trouve le citoyen dans cette Europe que nous avons construite.

On me parle du Mercosur.

Je sais à peine ce qu’il contient.

On me parle d’un accord avec l’Inde.

Je connais l’Inde. J’aime l’Inde. Mais je ne sais presque rien de cet accord conclu en mon nom.

On me parle de la dette.

Des milliards. Des déficits. Des pourcentages du produit intérieur brut. Des agences de notation. Des marchés qui s’inquiètent.

J’écoute.

Et parfois je ne comprends plus.

Alors une question me vient :

Comment puis-je consentir à ce que je ne comprends pas ?

Nous avons fait de l’information un droit.

Puis nous avons produit tellement d’informations que plus personne ne peut tout lire.

Peut-être existe-t-il une nouvelle forme d’ignorance :

être informé de tout et ne comprendre presque rien.

Césaire regardait le colonisateur et demandait ce que la domination faisait à l’homme.

La Boétie regardait le dominé et posait une question plus dérangeante :

Pourquoi obéissons-nous ?

Aujourd’hui, je voudrais leur poser une autre question :

À qui obéissons-nous ?

Autrefois, la puissance avait un visage.

Un roi.

Un gouverneur.

Un général.

Un drapeau.

Aujourd’hui, où est-elle ?

Dans l’État ?

Dans une banque ?

Dans un fonds qui possède des participations dans des milliers d’entreprises ?

Dans celui qui maîtrise le réseau par lequel je communique ?

Dans celui qui possède mes données ?

Dans l’algorithme qui décide de ce que je verrai demain matin ?

Dans celui qui peut modifier le vivant ?

Je ne sais plus.

Et c’est précisément ce qui m’inquiète.

Le pouvoir le plus accompli est peut-être celui dont nous ne savons plus dire où il se trouve.

Nous avons cru que la liberté consistait à pouvoir parler.

Nous découvrons qu’elle consiste peut-être aussi à savoir qui décide de ce qui sera entendu.

Nous avons des milliers d’amis.

Nous sommes seuls devant nos écrans.

Nous avons accès à toute la connaissance du monde.

Nous n’avons jamais autant demandé à une machine de nous dire quoi regarder.

Nous revendiquons notre liberté.

Et chaque matin, nous remettons volontairement dans notre poche l’appareil qui sait où nous sommes.

La Boétie aurait probablement souri.

Mais je refuse le pessimisme.

Car si la servitude comporte une part de consentement, alors il subsiste quelque part une possibilité de dire non.

C’est ici que je retrouve Gandhi.

Un mot :

Swaraj.

On le traduit par indépendance.

C’est insuffisant.

Le Swaraj est aussi le gouvernement de soi.

Et peut-être est-ce exactement ce dont nous avons besoin.

Non pas conquérir le pouvoir.

Reconquérir notre propre souveraineté.

Comprendre avant de croire.

Choisir avant de consommer.

S’arrêter avant de cliquer.

Douter avant de partager.

Refuser lorsque cela devient nécessaire.

Pouvoir vivre avec moins pour pouvoir dire non à celui qui nous offre toujours davantage.

Voilà peut-être les premiers gestes politiques du XXIe siècle.

Je ne veux pas d’une révolution qui remplace un maître par un autre.

L’Histoire en a suffisamment produit.

Je cherche quelque chose de beaucoup plus difficile :

un homme qui n’ait plus besoin de maître.

Peut-être Gandhi appelait-il cela le Swaraj.